« Français, pour exister, parlez English ! »
http://www.dailymotion.com/video/xd7siu_mainstream-la-glorification-de-l-ac_school

Frédéric Martel
Pour avoir employé le mot care pour son projet du « souci des autres », Martine Aubry est attaquée d'une manière peu fair-play. Pendant ce temps, avant sa démission, le ministre Alain Joyandet voulait nous interdire de parler de buzz, de chat ou de lire des newsletters. Sans avoir peur du ridicule, Jean-Pierre Raffarin veut aussi limiter l'expression en anglais des patrons francophones du FMI, de l'OMC et de la BCE. Quant à la Commission générale de la terminologie, elle veut imposer « ordiphone » à la place de smartphone ou « encre en poudre » au lieu de toner. En publiant un ouvrage sur la culture mondialisée intitulé Mainstream, on aggrave son cas.
Faut-il s'excuser d'employer ces mots anglais ? Faut-il battre sa coulpe ? Non. Il faut au contraire les assumer et rejeter cette francophonie poussiéreuse et ringarde qu'on veut nous imposer.
Si les Français veulent exister dans le monde d'aujourd'hui, ils doivent parler anglais. En Europe, ils ont perdu la bataille de leur langue, car il est acquis que l'anglais est devenu, de fait, la langue commune de l'Union européenne (47 % des citoyens de l'Union le parlent). Aujourd'hui, moins de 25 % des documents de l'UE sont rédigés en français, quand il y en avait 50 % il y a vingt ans. Sur le terrain, la réalité est plus fragile encore : le français est de moins en moins parlé en Europe et la seule culture populaire commune aux jeunes européens, c'est désormais la culture américaine. La langue commune européenne n'est ni le français ni l'espéranto, mais l'anglais. Du coup, comment comprendre que, parmi nos récents ministres des affaires étrangères, ni Roland Dumas, ni Philippe Douste-Blazy, ni Hervé de Charette, ni Hubert Védrine ne parlaient anglais ? Quant à Nicolas Sarkozy, on a honte que, dans les sommets internationaux, il soit le seul à avoir besoin d'une oreillette. Au moins, pendant la cohabitation, Jacques Chirac et Lionel Jospin se disputaient-ils pour savoir lequel des deux parlerait le moins mal anglais. Aujourd'hui, notre président préfère dénoncer, comme récemment au sommet de l'Organisation internationale de la francophonie, le snobisme des diplomates français qui « sont heureux de parler anglais » plutôt que français. C'est consternant.
Mais, au-delà des formules incantatoires sur la francophonie, il y a la réalité des chiffres. L'ancien secrétaire d'État à la Francophonie Alain Joyandet affirmait récemment que « le français est, avec l'anglais, la seule langue parlée sur les cinq continents. C'est la seconde langue étrangère la plus enseignée dans le monde. Elle regroupe 70 États, soit 800 millions de personnes ». Son prédécesseur, Philippe Douste-Blazy, écrivait que le français était parlé par « 450 millions de personnes dans 49 pays ». Malheureusement, ces chiffres distillés par les ministres, l'Unesco ou les organisations francophones sont faux ou largement surestimés. La réalité est probablement entre 150 et 200 millions de locuteurs français dans le monde. Et si la francophilie existe, la francophonie décline en Afrique francophone comme au Vietnam, au Liban comme en Roumanie, en Argentine, en Syrie, au Sénégal ou en Tunisie. Souvent le désir de France demeure, mais le désir de français s'atténue lentement.
Face à l'anglais, mais aussi face au mandarin, au hindi et à l'ourdou, face à l'espagnol et à l'arabe, le français ne pèse plus. Même le portugais, le bengali, le russe et le japonais nous ont doublés. Bref, nous ne jouons plus dans la même catégorie que les chef de files linguistiques qui nous dépassent de centaines de millions de locuteurs. Est-ce grave ? Non. C'est juste une réalité démographique avec laquelle il va bien falloir apprendre à vivre.
Mais il y a plus significatif. L'anglais se répand en France même, et à toute allure. C'est que l'anglais est devenu la langue du cool et la culture mainstream américaine, la norme, alors que le français a tendance à se ringardiser et la culture nationale à devenir celle d'une élite parisienne recroquevillée sur son aristocratisme. Prenez l'édition : la France est l'un des pays qui traduisent le plus d'ouvrages étrangers chaque année ; mais ces livres le sont de plus en plus souvent de l'anglais (environ 5 600 des 9 100 nouveautés, soit 62 %). Parallèlement, nos exportations de livres diminuent : à part les marchés francophones, en Belgique, en Suisse et au Québec, qui constituent à eux trois presque 60 % de nos ventes de livres, nous déclinons presque partout dans le monde (Livres Hebdo, mars et avril 2010).
Il en va de même pour le cinéma. Certes, le récent palmarès de Cannes salue un Thaïlandais, un Mexicain, un Iranien, un Sud-Coréen et témoigne de la vitalité artistique du cinéma français (et de l'absence des Américains) ; mais, dans les salles, la réalité est inversement proportionnelle à ce palmarès. Depuis le début de l'année, le box-office national français a été réalisé à 60 % par des films américains, à 37 % par des films français et à un petit 6 % par les «aautresa» cinématographies.
Autre point central, celui des minorités. Arabo-berbères, noires ou gays, nos communautés se sentent à l'étroit dans l'espace français et parlent anglais pour rêver à une meilleure life. Ouvrez Têtu (le journal gay qui devait s'appeler Pride), et vous verrez qu'on y parle anglais à chaque page, car les mots de la libération gay ont toujours été américains, du coming out au gay friendly. Ouvrez Respect, et vous verrez que l'anglais est roi dans ce journal multiculturel, car les mots de la libération noire et de la question beur sont souvent anglais, y compris lorsqu'on parle de politique de la ville et d'empowerment. Arc-boutés sur un français qui n'innove pas, sur une langue fossilisée, les vrais fossoyeurs de la langue française sont l'Académie française, la Délégation générale à la langue française et la Commission générale de terminologie et de néologie. À ce compte, ce n'est plus de la « néologie » - c'est le français vu comme nécrologie.
La vérité, c'est que nous manquons de mots. Au lieu d'exercer un contrôle sur les mots, il faut les libérer, valoriser les emplois nouveaux et accepter certaines simplifications du français. Chaque année, les Américains créent des milliers de termes et de buzz-words. Chaque semaine, le New York Times chronique l'apparition de nouvelles expressions. Chaque jour, le site UrbanDaily nous apprend sur notre compte Twitter un nouveau mot anglais. Pendant ce temps, en France, nous attendons que les vieux sages de l'Académie française parviennent à la lettre de l'alphabet adéquate pour autoriser l'entrée d'un mot dans le dictionnaire. D'un côté, on s'ouvre aux mots nouveaux et on les accueille à bras ouverts ; de l'autre, on cadenasse le langage, on emprisonne les mots, on asphyxie la parole. Le sectarisme des organismes de la francophonie témoigne non pas tant d'une envie de franciser les mots anglais que d'une volonté de garder le contrôle sur la langue. Quand le français est ainsi cadenassé, l'anglais apparaît inévitablement comme la langue de la libération.
Oui à l'impérialisme cool de l'anglais. Entre-temps, bien sûr, l'anglais s'impose peu à peu. C'est vrai dans les domaines déjà fortement américanisés que sont les sciences hard, la médecine soft, l'écologie green, l'alimentation light, mais aussi l'entertainment avec ses pitches, l'information avec ses lives, le business avec ces CEO, sans parler de tout le domaine d'Internet où la langue anglaise est constamment réinventée par les geeks et autres nerds. Il y a quinze ans, les titres des films américains étaient systématiquement francisés ; aujourd'hui, ils sont en langue originale. Les mots de la com', ceux de la pub se servent du cool de l'anglais. Le commerce le sait également : la marque Monoprix est vieillotte, mais le Daily Monop, la nouvelle enseigne de Monoprix, est beaucoup plus trendy. L'écologie n'est pas en reste : les taxis Green Cab G7 fleurissent, plus attirants que si on les avait baptisés « taxis parisiens G7 vertsa». Le café Starbuck's que l'on a vu dans la série Friends est plus cool, même si son café est plus mauvais, que le bar français du coin où le service est inévitablement désagréable et le petit crème à un prix exorbitant. Et l'on préfère un jean slim et un vêtement medium à un habit seulement « moyen ». Dans l'univers du tourisme, un trip ou même un travel, c'est mieux qu'un « voyage » et on vous vend un package, car vous ne voudriez pas d'un « paquet ».
La force de l'anglais vient aussi des nouvelles technologies, Google, Yahoo!, l'iPhone et Facebook ayant été inventés par les Américains, pas par nous. Même les sites français comme Dailymotion, Netvibes, StreetReporter, ou nonfiction.fr ont des noms en anglais. Qu'il s'agisse d'abonnement premium, de vidéo official, de comparatif benchmark, les internautes privilégient les mots anglais. Aujourd'hui, si vous optez pour une orthographe francisée plutôt qu'américanisée sur Internet, les moteurs de recherche vous référencent mal et vous voilà buzz off - rayé du buzz mondial.
Doit-on se satisfaire de l'affaiblissement du français ? Certainement pas. En même temps, la langue française n'est pas menacée à domicile, même si elle l'est à l'international. Que faire alors ? Pour être constructif, plusieurs idées peuvent être avancées. Il faut par exemple renouveler et redynamiser notre langue en s'appuyant sur le français des quartiers, source permanente d'invention linguistique. On compte aujourd'hui plusieurs milliers de mots en verlan qui enrichissent notre langue. Valorisons-les dans les dictionnaires et les écoles. Dans une veine proche, il faut tirer profit des mots inventés dans les blogs, les SMS, les posts et sur Twitter, véritables laboratoires de la langue française.
Il faut également défendre une diversité culturelle réelle et non plus hypocrite. Dans les enceintes internationales, comme l'OMC et l'Unesco, nous militons pour cette diversité de façon incantatoire, mais nous la nions sur notre propre territoire. Est-ce qu'on se soucie des langues régionales en France, pourtant au cœur de la charte de l'Unesco ? Est-ce qu'on a vraiment encouragé l'enseignement de l'arabe sur le territoire national ? Pourquoi le président de la République a-t-il défendu la « diversité culturelle » avant la campagne présidentielle et s'est-il, depuis, érigé en chantre de l'identité nationale et de l'«ahumble discrétion » des minorités ? Ainsi, l'hypocrisie de la diversité culturelle à la française éclate au grand jour : on la défend à l'étranger mais on la nie sur notre territoire - l'inverse de ce que font les Américains. Comme pour l'environnement, notre président pense sans doute aujourd'hui que « la diversité culturelle, ça commence à bien faire ! ». Ou, dit autrement : I don't care.
Plus spécifique est le combat pour l'accentuation des mots dans les URL et les accents circonflexes sur Internet. Car il n'y a aucune raison technique pour qu'on ne puisse pas y orthographier correctement les mots français.
Une France étriquée, un français châtié. Autre point à méditer : celui des quotas de chansons françaises chers à Jacques Toubon. On a vu cette année au Printemps de Bourges que les artistes français se sont mis définitivement à chanter en anglais pour toucher le marché mondial. Et on n'a plus gagné l'Eurovision depuis 1977, avec Marie Myriam, parce qu'on chante français, alors que la quasi-totalité des gagnants, pourtant européens, chantent en anglais. Voilà pourquoi seule la musique électro sans paroles, de Daft Punk à Air, en passant par David Guetta, réussit à trouver un public international. Qu'on le veuille ou non, le soft-power passe désormais par l'anglais.
Au lieu de mener des combats rétrogrades, la France doit se mettre à parler anglais pour exister partout dans le monde. Ce qui passe par l'amélioration drastique de l'apprentissage de l'anglais en France. C'est urgent dans les collèges et les lycées et prioritaire dans les universités, véritables déserts linguistiques français.
Face à la montée en puissance des pays émergents, l'influence de la France continuera nécessairement à s'estomper. Mais, contrairement à ce que pensent les déclinologues, avec lesquels il n'est pas question de décliner, ce n'est pas grave. Il faut juste comprendre la nouvelle réalité géopolitique du monde et assumer le fait que notre population soit limitée, notre universalisme moins attractif et notre langue peu parlée. On doit en revanche, à travers la grande agence culturelle qu'a voulu lancer, à juste titre, Bernard Kouchner, repenser complètement notre diplomatie culturelle et y inclure les relations universitaires, scientifiques et linguistiques, en coupant le cordon ombilical avec nos ambassadeurs et nos consuls. Le soft-power devrait être déconnecté complètement du hard-power, sur le modèle des agences de développement (AFD) ou du commerce extérieur (Ubifrance). Ce sera tout l'enjeu du débat sur la création de cette agence à l'Assemblée nationale prévu le 12 juillet. Las, l'Élysée a d'ores et déjà réduit à peau de chagrin les ambitions de l'agence, maintenu la culture sous tutelle et nommé Xavier Darcos à sa tête, après un jeu de chaises musicales, en contradiction avec la promesse sarkozyenne d'une « république irréprochable ».
Une francophonie arrogante : on n'en veut plus. La Semaine de la langue française ? On ne sait même plus à quoi ça sert. La Journée mondiale de la francophonie ? C'est devenu un gag, et même au ministère de la Culture on n'en connaît plus la date. La défense de la francophonie dans un esprit paternaliste et néocolonialisme, ce n'est plus notre combat. Notre but, c'est l'influence de la France dans le monde et le dynamisme de notre économie. Et cela se fera en anglais.
C'est pourquoi il est grand temps de dire que nous en avons marre de cette France scrogneugneuse et rance, de cette France riquiqui, confetti hexagonal qui se prend pour une montgolfière planétaire, de cet esprit étroit de la petite France qui a peur de la mondialisation et qui préfère se recroqueviller sur sa distinction et sur sa langue châtiée, une France étriquée qui s'affole devant la « vulgarité » des masses et du marché, et qui refuse la diversité culturelle concrète. Nous en avons marre de ce nationalisme français nouvelle manière : faute d'influence militaire et diplomatique, la langue est notre dernier bastion nationaliste. Faisons-le tomber !
Non, monsieur Joyandet, surtout maintenant que vous n'êtes plus ministre, on n'utilisera pas vos mots, pas plus qu'on n'utilisera ceux des commissaires sectaires de la francophonie. Pas question de se complaire dans le sentiment de décadence formulé par les Renaud Camus et autres Éric Zemmour, façon de croire que notre langue serait encore exceptionnelle, même dans son déclin.
Alors, retournons à notre Webster, utilisons Google-Translate et n'ayons pas honte d'employer les mots care, talk ou mainstream : ils nous permettent d'oublier une France crispée et rétrécie, pour nous ouvrir au monde et nous tourner vers l'avenir. Allez, au boulot, bonnes vacances, que chacun prenne soin de sa life, all the best et take care.
Frédéric Martel
Source : lepoint.fr, le 8 juillet 2010
Beaucoup de réactions condamnant les propos de ce journaliste Kollaborateur ont été publiées à cette adresse :
http://www.lepoint.fr/culture/francais-pour-exister-parlez-english-08-07-2010-1212478_3.php
Nous vous invitons, bien sûr, à apporter, vous aussi, votre pierre pour démolir les propos insupportables de ce journaliste capitulard et à-plat-ventriste.
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Voici un document que M. De Poli nous a fait parvenir.
À méditer...
Concernant l'anglais, je vous laisse pour
information un texte de l'universitaire Charles
Durand concernant une étude très intéressante
réalisée par un universitaire australien nommé
Alastair Pennycook, qui démontre le caractère
néocolonial de la langue anglaise. Vu que le texte
est très long :
http://www.imperatif-francais.org/bienvenu/francofete/1999/une-langue-universelle-ou-une-langue-coloniale.html
j'en ferai ressortir les points importants :
- La thèse de Pennycook est simple. Pour lui, l'anglais n'est pas une langue culturellement et politiquement neutre. Son enseignement tend à créer et renforcer - si elle n'existe pas déjà - une influence de type colonial sur la société qui en est la cible.
- Les images anglicistes d'origine coloniale ne sont pas neutres. Le problème qu'elles posent n'est pas seulement de divertir les populations non anglophones des tâches plus productives que d'apprendre l'anglais; elles ont aussi leur « négatif ». L'image « négative » se crée naturellement quand on adhère au discours angliciste. En effet, l'image d'une langue omniprésente, d'une utilité absolue, présentant une supériorité tellement écrasante remet immédiatement et implicitement en question l'utilité des autres. La dichotomie est claire. D'un côté un langage universel et adaptable à l'infini, de l'autre un patois, sympathique peut-être mais qui deviendra rapidement inutile. Implicitement ou explicitement, c'est ce que pense celui qui adhère au discours angliciste néocolonial. Mais cela va encore plus loin. L'anglophone de naissance devient supérieur aux autres. Il n'est pas une seule d'école d'ingénieurs en France qui n'emploie pas un ou deux Anglais ou Américains de nos jours, dont les parcours professionnels soient très vaguement définis, de préférence à des agrégés d'anglais qui ont le tort d'être français, pour enseigner le « bon anglais » à ses étudiants ! Les notes aux cours d'anglais, même lorsqu'elles sont bonnes, ne suffisent plus, si elles ne sont pas décernés par un organisme anglais ou américain accrédité. A Troyes, les étudiants de l'université de technologie ne peuvent pas avoir leur diplôme d'ingénieur s'ils n'obtiennent pas préalablement le « First Certificate in English » de l'Université de Cambridge ! De même, au niveau des programmes de coopération dits « européens », les Anglais, pour la même raison, obtiennent très souvent la présidence des comités de pilotage et sont largement favorisés au niveau des répartitions budgétaires. L'anglophone de naissance est désormais quelqu'un qui est censé avoir des qualités pédagogiques supérieures innées mais il est aussi perçu comme ayant une connaissance du monde allant au-delà de celle des représentants de toute autre nationalité, même s'il débarque de Trifouillis-les-Olivettes à condition que Trifouillis-les-Olivettes soit au Dakota du Nord ou en Cornouailles ! Comme dans toute colonisation et comme Lugard l'avait prévu, les meilleurs relais de la propagande linguistique anglo-saxonne ne sont plus les Anglo-saxons eux-mêmes mais des Européens, des Sud-Américains, des Japonais, voire des Russes. Un scientifique espagnol, allemand, français ou italien qui nous dit qu'il publie en anglais parce que 90% des publications sont en anglais suit remarquablement le discours angliciste néocolonial, ne se rendant plus compte qu'il contribue largement, avec ses collègues non anglophones, à ce déséquilibre et à l'exclusion de sa propre langue, à la fois dans un contexte international mais aussi, et de plus en plus souvent, national ! Il n'est quasiment aucune technique utilisée dans la classe d'anglais aujourd'hui qui n'a pas été forgée et testée dans le contexte colonial classique. En se faisant inconsciemment des relais d'un discours néocolonial anglo-saxon, qui est de fait en presque parfaite continuité historique avec le discours colonial classique, les pays francophones « du nord » mettent en contradiction totale leur politique de multilinguisme et de respect des ethnies et des cultures. Nous avons vu que si la propagation de l'anglais a pour origine la promotion des prétendues qualités de cette langue et des peuples qui la parlent, son corollaire est la construction de stéréotypes qui ne peuvent être que négatifs sur les autres langues et les cultures non anglophones.
- Il est de bon goût d'évoquer l'anglais comme une langue n'appartenant plus à l'Angleterre ni aux États-Unis mais au monde tout entier. L'anglais est censé être devenu un véhicule de communication international et neutre qui nous permet de contourner notre malédiction de Babel et de coopérer de manière efficace pour résoudre les problèmes de notre monde en toute fraternité. Or, on constate que les messages que véhicule cette langue n'ont jamais été autant chargés de valeurs, de préjugés, de stéréotypes et de directives implicites sur la manière dont les peuples doivent penser d'eux-mêmes et de la place que les Anglo-Saxons veulent bien leur assigner dans le monde. Tout lecteur des grands magazines américains ou anglais qui vit à Singapour, à Buenos Aires ou à Tokyo reçoit le même message. Tout économiste parisien qui lit l'"Economist" finit par intérioriser un message anti-français assez virulent, qui ne pourra pas ne pas influencer son jugement ultérieurement. La bonne santé de la culture coloniale actuelle est clairement reliée à la diffusion de l'anglais, d'autant plus que le message colonial dominant associe cette langue aux profits dans ce qu'il convient d'appeler notre « monde de la communication ». La connaissance de l'anglais est censée nous faire faire des affaires et nous faire gagner de l'argent, beaucoup d'argent... Là encore, la continuité du discours colonial anglo-saxon est remarquable. Les liens de type colonial se perpétuent et se renforcent mais les propos jugés offensants n'ont plus cours. Les nations têtues qui refusent cette influence, cet enrôlement systématique des esprits sont mises à l'index. Ces quelques nations arabes non orthodoxes, cette Corée du nord qui refuse de s'ouvrir à une influence indésirable sont mises à l'index, discréditées et souvent menacées de la canonnière.
- Ainsi, on voit que les comportements récemment observés en Europe de l'ouest et plus particulièrement en France vis-à-vis de l'anglais s'inscrivent dans une perspective coloniale limpide. En marge de toute nécessité réaliste, les parents, les écoles, les enseignants insistent pour plus d'anglais. Dans les écoles d'ingénieurs, on ne parle même plus de cours d'anglais mais de « cours de communication » obligatoires dans lesquels tout se fait en anglais jusqu'à la permission d'aller au toilettes qui doit être demandée en anglais ! Il est désormais impossible qu'un étudiant puisse obtenir son diplôme d'ingénieur s'il refuse de consacrer une partie de son temps à étudier cette langue. Certaines écoles d'ingénieurs françaises nouent des contacts avec des universités américaines médiocres dans le but de pouvoir y envoyer quelques étudiants en semestre d'étude. Les heureux élus en reviennent tout auréolés.
- Les spécialistes de la langue en France semblent se refuser à voir l'aspect colonial de la langue anglaise, estimant qu'elle est simplement une langue concurrente. Pourtant, une stratégie de résurgence du français ne peut se permettre d'ignorer les conditions actuelles qui poussent les Français eux-mêmes, de plus en plus, à contempler leur langue comme un aimable patois! Sur le champ de bataille de la guerre de velours, les généraux ne peuvent ignorer, sous peine de se retrouver vaincus, les concentrations de force de l'adversaire là où elles se trouvent !
Réponses de MM. Hagège et Taillandier à Martel