« Ils nous ont pris nos terres ; ils ont amené l'eau de l'océan en creusant
des canaux pour que leurs bateaux rejoignent leurs plates-formes dans les
marais ; maintenant ils nous envoient une
marée noire »… L'accent
traînant de Kirk Cherame, Indien de la tribu Houma, renforce le poids de sa
complainte contre ces compagnies pétrolières, arrivées au début des années
1930 dans ce bayou au sud de
la Louisiane, qu'elles ont peu à peu annexé.
Jeudi, c'est devenu
officiel : le pétrole, issu du puits sous
la plate-forme BP Deepwater Horizon détruite le 20
avril dernier, a commencé à
pénétrer les canaux et marécages.
« Ce brut que tout le monde redoutait est maintenant ici ! », s'est exclamé
Bobby Jindal, le gouverneur de la Louisiane, lors d'un tour d'inspection en
bateau.
Entre eau, herbes et boues, le désastre écologique est en marche, dans cette
gigantesque zone de reproduction du plus giboyeux et poissonneux État
américain. Une fois le plancton et les micro-organismes détruits, c'est toute
la chaîne alimentaire - huîtres, crevettes, poissons, oiseaux - qui sera
touchée. Jusqu'aux hommes qui vivent de la pêche.
Structurée socialement autour de cette activité, la tribu indienne Houma, qui
revendique 17000 âmes dans le sud de la Louisiane, pourrait ainsi se déliter.
Le bayou appartiendrait alors entièrement aux maîtres de l'or noir.
Pour les pêcheurs, le combat était par trop inégal. Entre Port Fouchon, où
sont arrivées les premières boulettes de mazout il y a deux semaines, et
Houma, cette ville qui tire son nom de la tribu éponyme, la plupart des
familles, même celles où l'homme part sur son bateau, ont un salaire versé par
l'industrie pétrolière. Les routes, les bâtiments, les écoles, tout a été peu
ou prou financé par l'or noir, bien que la Louisiane demeure le plus gros
producteur de poissons et de fruits de
mer des États-Unis.
« La chevrette va crever »
Le bayou, l'une des premières réserves écologiques de l'Amérique, est
quadrillé par les plates-formes pétrolières et un important réseau d'oléoducs.
À Port Fouchon, le responsable de l'État de Louisiane chargé d'encadrer tout
journaliste désireux de constater l'avancée de la
marée noire sur la plage,
n'en fait pas mystère : « 18 % des besoins en pétrole des États-Unis passent
par Port Fouchon. Rien ne doit arrêter le trafic ici, car cela aurait des
conséquences sur le pays tout en entier. » Tournant le dos, comme pour le
protéger, à un vaste complexe pétrolifère, cet officiel entend signifier que
le va-et-vient des bateaux entre les plates-formes en
mer et Port Fouchon ne sera
pas retardé par des opérations de décontamination.
Aujourd'hui du côté des
pêcheurs, Kirk Cherame, a, lui aussi, longtemps travaillé pour le camp ennemi.
« Mais je n'y retournerai pas, promet-il. Ce qui me fait le plus du mal, c'est
d'imaginer que je vais peut-être devoir quitter cette terre, remonter vers le
nord. Ma fille déjà ne reviendra pas : à quoi bon, si on ne peut plus pêcher,
plus se baigner dans l'océan ! »
Kirk Cherame vivrait cet exil forcé comme une nouvelle épreuve imposée à son
peuple. Repoussés par la jeune nation américaine tout en bas de la Louisiane,
les Houmas s'étaient installés dans ce bayou infecté de moustiques et de
caïmans. Alliés des Français dont ils parlent encore la langue, ce surprenant
cajun, ils ont été ensuite floués par les anglophones attirés par la
découverte de pétrole dans le sud de la Louisiane.
Maintenant la marée noire
met peu à peu au chômage tous les pêcheurs. Sans lien évident de parenté avec
Kirk, Roy Cherame a accepté les conditions de BP, déposé ses filets, et
n'attend plus qu'un coup de téléphone de la compagnie pétrolière pour
s'enrôler à son service. Le cachet de 2000 dollars par prestation l'a appâté.
Mais, alors qu'il doit laisser son bateau à quai, le téléphone n'a toujours
pas sonné depuis deux semaines. Roy parle en cajun de la «
chevrette »
(la crevette), qui vit au fond des marais. « Si l'huile entre en dedans, la
chevrette, le crabe, le poisson, tout va crever, et nous aussi on va crever. »
Comme pourrait également sombrer dans la
marée noire, ce français
aux tournures du XVIIe siècle dont le phrasé s'apparente au québécois, encore
parlé ici par certains Indiens et Cajuns, ces descendants de la Louisiane
conquise par Louis XIV.
Source : lefigaro.fr, le 20 mai 2010
http://plus.lefigaro.fr/article/en-louisiane-la-maree-noire-chez-les-indiens-du-bayou-20100520-205384/commentaires